LA VOIE DU TAO

«Nourris le corps pour le transformer, nourris l’esprit pour le faire durer.» 

Lao Tseu

Les dragons de la province du Hubei continuent de souffler une brume impénétrable sur le Wudangshan, le mont du Vrai Guerrier. Nous sommes à 1200 kilomètres au Sud de Pékin au pays des génies et du Tai Ji Kuan, au cœur de la «montagne taoïste qui domine le monde». Construit en 1413, le monastère de  Zi Xiao, ou de l’Empyrée Pourpre, s’élève au pied du pic  Zhanqi. «C’est ici que le maître taoïste Sanfeng a créé le Tai Ji Kuan après avoir assisté au combat d’un serpent et d’une pie», explique Shong, moine et directeur de l’école d’art martial du temple. «Le Wushu de Shaolin est un art martial externe, le Tai Ji, un art martial interne. Ce n’est pas un art d’attaque mais de défense, une gymnastique de santé basée sur la libre circulation de l’énergie.» Du haut des escaliers, le gardien du temple nous observe. Je le rejoins et lui demande s’il pratique le Tai Ji. Tout en lissant sa barbe, il me  répond : «Vous connaissez Tchouang Tseu*? Il rêva un jour qu’il était devenu papillon. Lorsqu’il se réveilla, il ne sut plus si c’était Tchouang Tseu qui rêvait qu’il était un papillon, ou un papillon rêvant qu’il était Tchouang Tseu.» Pivotant sur lui même en riant, le vieil homme me laisse à mon interrogation. 

Durant la Révolution culturelle, les moines furent envoyés aux champs ou s’exilèrent dans les monastères délabrés. Réprimé en tant que superstition contre-révolutionnaire, le taoïsme renaît aujourd’hui de ses cendres. Ils étaient neuf en 1989, ils sont actuellement plus de soixante à vivre au monastère de Zi Xao. A l’instar du bouddhisme et du confucianisme, de plus en plus de jeunes arrivent de toute la Chine – paysans, ouvriers, étudiants -, pour devenir moines ou faire un pèlerinage au Palais d’Or.»

Le palais d’Or : pour accomplir les onze kilomètres qui mènent au monastère de la Grande Harmonie, –  lieu de résidence du Vrai Guerrier -, il faudra franchir les 5 800 escaliers et les 14 400 marches (1+4+4 = 9, le plus grand chiffre impair yang, dont le caractère homophone signifie longévité). Neuf : chiffre fétiche de l’empereur de Chine. Un douloureux chemin… que certains pèlerins gravissaient autrefois à genoux en se prosternant. Moins courageux, les Taiwanais, qui viennent faire bénir leurs statues de divinités locales, préfèrent la chaise à porteur.Yang habite à Tapei et transporte avec lui une déesse en porcelaine. Une effigie qu’accompagnait «l’an dernier, l’unique rescapé d’un groupe de pèlerins victimes d’un accident d’avion». A 400 kilomètres au sud de Taipeï, se déroule à Peikang le troisième jour du troisième mois lunaire du calendrier chinois, l’anniversaire de Matzu, la déesse de la mer. De nombreux médiums faisant partie des groupes d’exorcistes, corporation très importante chez les Taoïstes défilent suivit par des palanquins. Les pèlerins déposent dessous un énorme tas de pétards. « Les pétards  honorent la déesse et chassent les mauvais esprits…»

Un bruit d’explosifs retentit dans la vallée. «Ils blessent la montagne, fulmine un moine, le gouvernement fait construire un téléphérique, Il ferait mieux de restaurer les temples. Il y a déjà trop de pèlerins. Nous sommes venus pour nous éloigner des affaires du monde… mais le monde nous rattrape.»

Ultime rencontre au bas de la montagne, à l’intérieur des murs d’enceinte du palais Yushu, aujourd’hui totalement rasé. Madame Li 115 ans habite dans une maison ouverte à tous les vents.. Toujours assise en lotus me montre  ses cheveux qui noircissent- preuve indéniable de son rajeunissement -, vous parle de sa jeune amie de 88 ans dont les dents ont  repoussé, du temps où ses pieds étaient bandées à l’époque de la dynastie Qing, et de la révolution culturelle… : «J’avais 78 ans. Mais les gardes rouges ne m’impressionnaient pas. J’ai refusé de les suivre jusqu’au jour où ils ont transformé le temple en ferme. Des animaux dans le temple… Je suis partie.» Un conseil à donner? Elle sourit et ses mains, d’une grâce extrême, tracent des mouvements de Tai Ji dans l’air. «Parler peu», souffle la vieille-femme-enfant…

* Dynastie des Tang : 618 – 907

* : Philosophe Taoiste du IVe siècle av. J.-C.