LES MOINES À SHAOLIN

J’ai découvert le temple de Shaolin sous une lumière de cire, impression de vivre en direct la fameuse philosophie de l’école Ch’an. C’est ici qu’elle est née, en 527, au pied de la montagne Songshan au cœur de la province du Hénan, qui constitue l’exact centre de l’empire du milieu. Le fondateur, un moine Indien s’appelait Bodhidharma, il est la légende vivante du bouddhisme chinois. Neuf ans de méditation immobile sur un mur lui aurait fait perdre l’usage de ses jambes… Les origines du Kung Fu sont avant tout religieuse, émanant directement du Boudhisme, contrairement au Taekwondo ou au Jujistu.

Lors de mon premier passage en décembre 1992, dans un hiver rude, je dus attendre une dizaine de jours et de nombreux palabres furent nécessaire afin d’obtenir pour la première fois l’autorisation de photographier les entraînement secrets. Il fallut aussi avoir la confiance des moines qui lors de mes premières photos me propulsèrent avec mes deux appareils dans une haie de bambou sous le rire des rois du Kung Fu; malgré mes hématomes je sortis de là en souriant ce qui me fit accepter par la congrégation.

Derrière le mur rouge impérial du temple, tout est comme avant : la magie du lieu, le silence glacé, les combats à mains nues, la perfection des katas réalisée. On ne bouge pas, on pense, l’esprit se déploie, se déplie concentré sur un point pour se purifier et découvrir en soi la vraie nature de Bouddha, c’est la particularité de l’école Ch’an. Le dialogue entre le maître et l’élève est toujours un engagement rapide, concis, une « question-réponse », ce qu’on appelle ici le kuang-an, transposé au mouvement du corps, l’affrontement spirituel devient Kung-fu.

Je suis revenu quatre ans plus tard, j’avoue que je n’ai pas reconnu Shaolin, la Chine va vite, très vite : publicités énormes, restaurants, hôtels aux abords du temple, vente de coca cola, de bibelots dans l’enceinte sacrée… J’ai failli partir, puis j’ai rencontré Deyang, je l’avais photographié lors de mon premier voyage. L’on a parlé des conséquences que pouvait avoir un reportage sur un lieu qui n’avait pas été touché, j’allais dire entaché par l’afflux de touristes. Plus philosophe, le moine me répondit que malgré cela, le monastère qui ne reçoit aucune aide de l’état peut vivre, construire une école, restaurer ses bâtiments, mais surtout que sa philosophie peut se propager à travers les quatre coins du monde. Sa thèse sera contredite par un vieux moine qui me confiera : «  Le bras du démon s’est introduit chez-nous, je n’ai plus qu’à partir dans un lieu serein… »