La Fête des Morts

” Pour les Européens, la mort est ce mot que l’on ne prononce jamais parce qu’il brûle les lèvres. Le Mexicain en revanche, la fréquente, la raille, la brave, dort avec, la fête, c’est l’un de ses amusements favoris et son amour le plus fidèle.” Octavio Paz 

Il faut traverser un délicat paysage de conifères, plantés sur d’anciens volcans couverts de fleurs bigarrées pour atteindre le lac de Pazcuaro dans l’état du Michoacan à 380 kilomètres de Mexico. En Purepecha, la langue des indiens, Pazcuaro  signifie “lieu de l’obscurité”, le monde de la mort. Les croyances indiennes sur lesquelles se sont greffées les fêtes chrétiennes comme celle de la Toussaint sont une parfaite illustration du syncrétisme mexicain. La route ponctuée de Topes-dos d’âne- est prise d’assaut par des enfants qui entourent les voitures et brandissent de grosses courgettes vides aux yeux et bouches creusées. Ils demandent quelques piécettes pour leur petite « calaverita »-leur petite tête de mort- La tradition, m’explique Ricardo un frère d’une abbaye cistercienne, est d’offrir ces jours-là une calavera -tête de mort- en chocolat où est inscrit le nom de la personne : en se la partageant, on partage  la mort. Ici, on déguste la mort en la mangeant, on lui rend la vie, on fait vivre le disparu!”  La calavera est l’objet symbolique par excellence de la renaissance du peuple Aztèque qui exposait comme trophées les crânes de ses ennemis vaincus. Dans le monde préhispanique, le système religieux était basé sur la dualité «  vie-mort », lié l’une à l’autre. Cela faisait partie du processus création-destruction, qui  était l’origine de l’univers, du monde, de l’humanité… Les Espagnols tentèrent de détruire systématiquement les Dieux, temples, croyances considérées comme idolâtres. Cependant, les Indiens adoptèrent facilement les concepts chrétiens proches de leurs croyances comme l’immortalité de l’âme, la résurrection, l’enfer. La mort n’était pas une fin en soi, mais le début d’une autre existence. Le destin de la personne ne dépendait pas de la façon dont elle avait vécu mais de la manière dont elle acceptait de mourir. Les croyances indiennes sur lesquelles se sont greffées les fêtes chrétiennes comme celle de la Toussaint sont une parfaite illustration du syncrétisme mexicain. Dans une ruelle au large pavé noir, une élégante Indienne au visage buriné, me mets dans les bras une grosse brassée de cempasuchil. Cette fleur aux mille pétales représente l’éternité, le parfum de la terre… Le premier novembre au village de Tsin tsun tsan,  dans la nuit froide, terriblement noire, le son lancinant d’un violon appelle les âmes à venir se joindre aux vivants : mes morts défilent aussi…. Pas une tombe qui ne soit illuminée, les familles apportent jusque tard dans la nuit des portiques couverts de cempasuchils où pende un concert de couleur: maïs violet, corossol vert, goyave jaune et l’inévitable pain de la mort. Le cimetière ne  désemplit pas et un mouvement perpétuel règne dans le lieu saint. Les amis se déplacent, mangent, boivent parfois jusqu’à l’ivresse, certains finissent par s’endormir sur les tombes. La mort familière n’engendre pas la tristesse et c’est l’occasion de  faire la fête, entre vivants et morts. Plus loin sur la route qui serpente le long du lac, le village d’Ihuatzio semble dormir. Pourtant le cimetière illuminé jette dans le ciel un halo discret ;  cette lente lueur appelle la rumeur des ténèbres. Une foule de gens erre de tombes en tombes. Certains se recueillent, d’autres  parlent de la vie, d’histoires du défunt comme s’il vivait encore. Quelques personnes écrivent des messages aux morts : « Mourir cela peut-être la gloire, mourir c’est faire l’Histoire ! Je marche à travers le cimetière sans chemin, tentant d’éviter les tombes éparses. Un cri retentit, je pense avoir marché sur l’une d’elles, mais une femme drapée dans son voile bleu-noir, m’invite à m’approcher et me donne des offrandes: pain, fruits… Puis un homme, une jeune femme, répètent ce geste. Je me trouve vite confus, chargé comme un bourricot. Sur le chemin de Patzcuaro, des enfants m’arrêtent sur un “Topes”, je leur donne les offrandes que l’on m’a faîte, ils hurlent de joie et me souhaite longue vie. Dommage… car une certaine envie d’être mort m’envahit par tant de soin, de délicatesse, offerts par les vivants à leurs morts…