LE RENOUVEAU COPTE

            Au Ve siècle, les monastères coptes fleurissaient dans le désert. Berceaux du monachisme chrétien, ils abritèrent des milliers de moines du nord au sud de l’Egypte. Gloire éphémère comme la rose des sables repliée sur elle-même, l’Egypte monastique s’est tue à force de persécutions. Au Xe siècle, on coupait la langue à ceux qui parlaient copte, et en 1970 seuls quelques vieillards occupaient encore les cellules fatiguées de Saint-Macaire…

            Puis, dans les années 80, la voix copte s’est réveillée et de nombreux jeunes diplômés ont tout quitté  pour rejoindre les monastères. A mi-chemin entre le Caire et Alexandrie se trouvent les quatre monastères du Ouadi Natroun. Fondé au IVe siècle, entouré de hauts murs de pisé, le monastère de Saint-Bichoï ressemble à un fort, gardien de la foi. Une lourde porte cintrée s’ouvre, et sortant de la chaleur désertique, on se retrouve au paradis : oliviers, oiseaux, quiétude du lieu, tout révèle la vie monastique. Plus au sud, en arrivant à Saint-Macaire, on traverse la partie boisée des mille hectares qui appartiennent au monastère. Le père Johan me fait visiter la forteresse entièrement restaurée. Seuls les chapelles et le donjon massif  du Ve siècle, où comme dans tous les monastères les moines s’abritaient lors des invasions des Bédouins, n’ont guère été modifiés. Proche des fresques de saint Michel du Xe siècle, se trouve une imprimerie ultramoderne, et derrière les murs de plus de cinq mètres de large, l’exploitation agricole où travaillent cinq cents enfants… De sa voix rauque, le père Johan me dit : « Pourquoi tresser des nattes et écrire des manuscrits à la main à l’époque de l’ordinateur, il faut savoir utiliser les outils de notre siècle avec l’esprit du père des déserts ! »

            Il faut traverser un désert de pierres sous une chaleur à troubler la vue pour que surgisse l’étonnant monastère de Saint-Paul proche de la mer Rouge et refaire le geste ancestral du pèlerin : « Tirer la corde pour prévenir de votre arrivée. » Les femmes, autorisées à y entrer depuis peu, sont priées d’avoir une tenue décente et les visiteurs de respecter la tranquillité du lieu. Créé au début du IVe siècle, peu après la mort du saint, il fut attaqué, pillé puis abandonné, mais il a conservé son aspect originel – au milieu d’une oliveraie, quatre églises de pierre et de terre surmontées de douze coupoles qui représentent les douze apôtres. Devant les icônes et les reliques du saint, le frère Zawerus à la longue barbe rousse me confie : « C’est l’amour de dieu, un certain dégoût de cette civilisation qui prône le règne de l’ego qui m’ont poussé à quitter ce monde pour entrer dans la vie monastique. »

            Le monastère de Saint-Antoine-le-Grand, qui se trouve à quinze kilomètres de Saint-Paul, date du IIIe siècle : c’est le plus ancien d’Egypte. La piste me brûle les pieds lorsque j’aperçois les deux croix étincelantes des clochers. Agrandi, remanié, des constructions forment un véritable village dominé par l’ancestral donjon qui surplombe la palmeraie protégée par une imposante muraille. Dans la bibliothèque – où se trouvent entreposés pêle-mêle icônes, manuscrits enluminés, objets anciens sauvés par miracle des pillages successifs -, un ancien ingénieur électronicien, le père Samuel, tonne d’une voix fragile accompagnée par des gestes lents : « C’est un véritable bras du diable qui s’introduit sous la forme d’un certain modernisme : électricité, machines modernes… Le monastère s’est beaucoup trop ouvert : rendez-vous compte tous ces visiteurs, ces femmes avec leur vêtements, leurs formes ! Alors que nous sommes trente moines voulant vivre coupés du monde, ah Dieu ! Quel scandale ! »

            Et son regard se perd sur l’icône de saint Paul, ses yeux immenses, inquiétants, figés dans une béatitude presque provocatrice.

FP  Alexandrie 1986